vendredi 13 juillet 2012

saute dans ton slip

un jeudi de juin, ça chie au paraguay.
fernando lugo, un ancien évêque tendance théorie de la libération, premier président de gauche du pays et père d'une ribambelle d'enfants naturels (ils forment une équipe de foot, quasiment !), est menacé de destitution expresse par le parlement, tenu par l'opposition de droite.
à 18h00, on me dit: "tu sautes dans un avion demain matin avec trois autres hispano pour asuncion pour couvrir la session du congrès demain".
première mission à l'étranger.
enfin, à part quand je suis allé dans le lot-et-garonne, une fois.
chouette.
et coup de bol, sans être un pays frontalier, c'est une des rares capitales qu'on puisse rallier par un vol direct depuis montevideo.
coup de bol aussi, j'ai une liasse de dollars en liquide dans la poche, parce que l'afp, c'est une petite boite qui débute et envoyer des gens en mission du jour au lendemain, ils ont pas l'habitude, alors il y avait pas de liquide au bureau pour qu'on n'arrive pas les poches vides sur place.




finalement, on arrive à asuncion le vendredi après-midi, pas mal speed, l'avion avait du retard ("retard" se dit "pluna" en uruguay - entretemps, pluna vient d'ailleurs de faire faillite, on n'est donc plus relié à asuncion).
le mec de l'afp sur place, un bandit incompétent qui exerce aussi ses méfaits dans le plus grand canard du pays - pas précisément de gauche, quoi - nous a envoyé ses gosses pour nous récupérer à l'aéroport (qui est à peu près aussi moderne que l'aérodrome d'antichan à saint-girons).
au bureau, on devait avoir des téléphones portables locaux, des cartes 3g pour pouvoir envoyer nos papiers depuis l'extérieur avec nos ordinateurs portables, enfin, bon, les trucs habituels de l'afp, quoi.
mais y'a rien.
quand on mélange deux doses de paraguay avec une d'afp, c'est le bordel.
on ressort fissa, direction la place centrale, où sont regroupés les partisans du président, en face du congrès, où son sort se joue.
petit reportage rapidos, mon premier en espagnol, et hormis que ça fait neuf mois que j'ai pas sorti mes fesses de mon bureau et que donc comme un con, à la deuxième interview, j'oublie de mettre mon magnéto en marche, aucun problème.
quand ils ne parlent pas guarani, ils sont même étonnement compréhensibles.
ou alors j'ai fait des progrès en espagnol ?
je crois qu'ils sont compréhensibles.
ça beugle pour la démocratie dans la sono, y'a des jeunes, des vieux, des têtes d'indiens burinées, des pancartes pro-lugo affichées sur les lampadaires et aux arbres, des drapeaux du pays, des vendeurs ambulants qui ont fleuré le bon filon, ça sent la saucisse, les brochettes et le pop corn, une joyeuse kermesse.
autour du congrès, de l'autre côté de la rue, un méchant cordon policier, appuyés par deux énormes camions lance à eau.
hormis trois pignes et un coup de gaz lacrymo en fin de journée quand la destitution est annoncée, tout le monde se tient bien pourtant.
35 ans de dictature, ça leur a appris à filer doux, j'imagine.
rapidement, je ripe deux ou trois pâtés de maison plus loin, vers le palais présidentiel, où est resté le président.
le bâtiment est magnifique, grandes colonnes blanches, genre colonial luxe.
et bien éclairé.
ils ont pas grand chose, au paraguay, un des pays les plus pauvres de la région, sauf du soja et de l'électricité (deux énormes barrages).
autour, des militaires armés jusqu'aux dents - je sais même pas comment ils tiennent debout avec tout le barda accroché à leurs gilets pare-balles.
à l'intérieur, cohue de journalistes, pieds écrasés, coups de caméras dans la tronche, ça faisait longtemps et ça me manquait pas.
sitôt confirmée la destitution, le gonze cause.
on monte dans un salon, à l'étage.
du rouge et de la dorure.
sous toutes les latitudes, ça impressionne, le rouge et la dorure.
mais là, dans un pays où le revenu annuel par habitant n'atteint pas les 3.500 dollars, ça fait gloups.
et au passage tu te dis que pour un pays aussi pauvre, elles sont bien équipées, les forces de l'ordre...
des fonctionnaires de la présidence arrangent un pupitre, la sono, apportent un discours.
une trentaine de collaborateurs entrent, se postent en demi-cercle.
puis le président, que je connaissais même pas sa tête.
bonne tronche, petite barbe poivre et sel bien taillée, sapé façon milord, on comprend qu'il ait semé des petits en route, le pépère...
discours de circonstance, la démocratie patati, le citoyen lugo patalère, mais au final, il se retire (il aurait peut-être mieux fait d'y penser plus tôt, ça lui aurait évité de faire autant de gosses, mais c'est lui qui voit...)
puis trompettes et grosses berlines: il quitte le palais.
avant que deux heures plus tard, rebelote, mais dans l'autre sens, avec son successeur.
salut, moi c'est brushing, le type.
les mêmes fonctionnaires remettent le même micro dans la même salle pour une conférence de presse devant les mêmes journalistes.
ça fait bizarre tellement ça va vite.
l'abattement d'une équipe, l'euphorie d'une autre, la désagréable sensation que les méchants ont encore gagné.

le lendemain, on part avec la video et la photo dans la pampa de chez pampa (même si au paraguay, c'est la pampa partout), dans la zone où une semaine avant 17 bozos (policiers et paysans sans-terre) se sont entre-tués lors de l'évacuation d'une propriété privée (un lopin de 2.000 ha).
rencontre avec des peones locaux qui parlent aussi mal espagnol que moi (eux, c'est le guarani, leur truc).
une nana a perdu ses deux frères dans l'histoire.
on l'interviewe mais elle semble pas plus chamboulée que ça.
à la fin, elle se préoccupe surtout de savoir quand elle passera à la télé.
étrange atmosphère.
difficile de comprendre ce qui s'est passé.
la police accuse les paysans d'avoir tiré en premier, les sans-terre disent qu'il y avait des tireurs dans les arbres, personne ne sait rien, sale impression que les pauvres bougres limites analphabètes se font manipuler autant par le pouvoir que par certaines leaders syndicalistes paysans.
et surtout, qu'en fait, y'a pas les gentils et les méchants.
comme toujours, c'est compliqué, plus compliqué que ce que dit le monde diplomatique, et c'est pas pratique, parce que va expliquer ça dans une dépêche afp !

après, on va dans la ville à proximité, rencontrer un politicien local, du parti colorado (celui de l'ex dictateur stroessner).
sur les indications d'un journaliste du cru, on arrive à une station service.
on nous avait dit que le type était propriétaire d'une radio.
je pige pas bien le rapport.
ben le rapport, c'est qu'il est aussi propriétaire de la station service.
et d'une boulangerie, et il a "quelques hectares", et un mandat de conseiller municipal et avant, il était député.
devant la boutique de la station service, un type (très bedonnant, genre 60 piges), gilet en laine rouge sur chemise bleue, jean bien ajusté, étui à téléphone en cuir à la ceinture, cheveux noirs teints, raie sur le côté, grosse moustache en balai à chiotte.
qui discute avec deux pépettes décolletées de 40 ans ses cadettes.
qu'il congédie chacune d'une bruyante main au panier à notre arrivée.
c'est notre homme.
un régal, un bonheur, une caricature de petit potentat local.
comme dans les livres sur l'amérique latine.
il a l'argent, la terre, la politique et les médias.
et une jolie photo dont il est très fier où il serre la main du dictateur.
on l'interviewe sur la coursive de sa belle maison en bois style japonais.
alors que cet enculé de sa mère et son parti (de droite de chez droite) ont été au pouvoir sans débander pendant 60 ans jusqu'en 2008, il n'hésite pas une seconde à reprocher au président viré de n'avoir rien fait pour les pauvres petits paysans qui n'ont même pas de quoi faire pousser trois radis pour nourrir leur famille et qui en sont réduits à tuer des flics et se faire tuer pour se faire entendre.
à la fin, il en pleurait même, ce champion de monde.
et il était plus offusqué par la conduite "immorale" de lugo avec ses gosses semés à droite à gauche que par les inégalités de revenus entre des gamins qui meurent de faim et des types qui détiennent des dizaines de milliers d'ha de soja pour l'exportation.
sans même causer de son cher dictateur.
une merveille.

bon, sinon, le paraguay.
ben la première impression, c'est d'arriver en amérique du sud.
pauvre, métissée, vivante, corrompue, exubérante, lumineuse, chatoyante, bordélique...
celle qui fait fantasmer le jeune européen avec son sac à dos, mais qui existe de moins en moins.
là, la terre est rouge, la végétation luxuriante, la capitale ressemble à un gros bourg (de 2 millions d'habitants, quand même) déglingué, les paysans pauvres vivent dans des cases en bois que même cabrel en voudrait pas au fond de son jardin, c'est bariolé, y'a des tas d'enfants en guenilles qui vendent de tout aux feux rouges, même un prédicateur en train de prêcher au milieu d'un carrefour, des orangers dans les rues, d'énormes bagnoles aux vitres fumées, des bidonvilles et de gigantesques baraques, parce que très très c'est pauvre, mais y'a des très très riches.
les paraguayens que j'ai croisés avaient l'air calme, doux, assez métissés, les origines indiennes très visibles et le guarani, seconde langue officielle, est parlé par tout le monde, du mendiant au président.
en gros, aucune mais alors aucune raison de confondre uruguay et paraguay.

à bientôt, quien sabe ?

1 commentaire:

  1. Beaucoup appris, beaucoup ri. Récit touchant. Évidemment, on n'est même pas au courant ici que ça chie au Paraguay. Ou Uruguay ? Sais plus. Hélas.

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